Marco Tonelli

Rana Raouda et les visages de l’absence

La peinture abstraite a différentes façons de s’apparenter au réel. Elle se pose comme une idéalisation de la position personnelle de l’artiste vis-à-vis de la réalité, comme une superposition de son modèle intérieur à la réalité, comme une réfection substantielle de la réalité. En résumé, comme une alternative au monde, qui peut être rationnelle (géométrique, architecturale, modulaire), délicieusement optico-perceptive ou irrationnelle (lyrique, onirique, gestuelle).
La peinture de Rana Raouda se tourne indubitablement vers une ligne subtile et ténue où l’artiste transforme sa vision intérieure en substance autonome, hypersensible, aux implications et aspirations d’une évidente spiritualité. Elle se place ainsi sur le versant historique de l’expressionnisme abstrait qui a vu prendre des attitudes extrêmes et oscillantes entre la gestualité tragique et frénétique d’un Pollock et l’inaction painting d’un Rothko ou d’un Newman, où l’apparition iconoclaste a ouvert les portes toutes grandes à des décors et des visions mystiques et sacrées.
Les dernières œuvres de Rana Raouda, justement dans leur allusion à des fenêtres et des portes (l’au-delà, par delà le seuil, la présence absente de l’immatériel) plongées dans du bleu (la couleur qu’un autre artiste “mystique” comme Ives Klein considérait comme la véritable essence de la dimension spirituelle) ont l’air de ne faire qu’un, que ce soit avec le geste de l’artiste ou avec la surface de la toile. Métaphores concrètes d’une totale identification entre le corps de la peinture et l’intériorité de l’artiste, entre la fluidité de la pensée, du sentiment et la réalité optique et sensorielle de la couleur. Surfaces traversées de couleurs où glisse tout doux le souvenir et l’écho d’un lointain, d’un désir, de possibles retrouvailles avec la dimension mystérieuse et indicible de la vision intérieure et de l’entrevu.
Il est probable que si le terme général mais suggestif de “paysage de l’âme” devait trouver un équivalent d’image, comme sur une photographie, ces dernières œuvres de Raouda en seraient la figure qui y fait un pendant pictural : il s’agit certes de peinture, mais aux temps d’exposition qui sont longs, des négatifs imprimés d’humeurs sans corps mais d’une pure essence.
Selon cette métaphore, chaque œuvre de Raouda, une fois diluées les contradictions et les névroses de la réalité, paraît comme un voile qui épouse doucement le corps vivant des pensées et du vécu. Si la condition de l’indistinct, du non-lieu, du principe de fusion, définit ici son absence d’iconographie, les profiles radiographiques et évocateurs proposent à nouveau quant à eux l’iconographie de l’absence comme un fantôme. Et du moment qu’il est possible de montrer la forme du son, des ondes électromagnétiques ou des trajectoires atomiques, pourquoi ne pas hasarder l’idée qu’une peinture comme celle de Raouda peut être une manifestation directe (seulement par le biais de la culture de l’art) des émotions d’une personnalité certainement riche en passions, idées, sentiments, pensées, souvenirs ? Ce qui est, au fond, le sens même absolu de la peinture abstraite et symboliste (dont celle de Raouda est en quelque sorte une filiation directe, même dans sa façon personnelle de les revisiter) et peut-être aussi de la peinture figurative et réaliste où, derrière les formes descriptives, on ne peut ne pas reconnaître l’identité la plus profonde de l’artiste et de ses émotions.
En conclusion, Raouda est encore disposée à croire que l’on peut réactiver la substance pure, belle et “intouchable” (c’est le sens latin du terme “sacer”) dont le bruit et le chaos du monde contemporain (débiteur schizophrène d’images) font un terme incompréhensible et inactuel.

Traduit par Gilbert Sfeir

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